Joël Labbé déclare la guerre aux pesticides

Les écolos ont constitué un groupe au Sénat entre 2011 et 2017, pour la première fois de toute l’histoire de la République. Cette aventure a pris fin en juillet 2017, lorsque l’un d’eux a quitté le groupe. Pour que leur travail reste accessible, le groupe a décidé de mettre certaines données en open data. En parallèle, ces données seront accompagnées de plusieurs articles, publiés en série et chacun consacré à un sénateur ou une sénatrice.

Ce nouvel article est consacré à Joël Labbé, et son combat contre les pesticides.

« For the times they are a-changin’ ». C’est par ces mots que Joël Labbé débute sa première intervention au Sénat. Les paroles de Bob Dylan résonnent dans l’hémicycle, le ton est donné. À cette époque, l’élu n’est pas novice en politique, mais il sait qu’il doit acquérir sa légitimité de sénateur, et son style décalé ne lui facilite pas les choses. Mais pas question de céder au complexe d’infériorité ni aux obligations vestimentaires, Joël Labbé se met immédiatement au travail et entame sa longue bataille contre les pesticides.

Le style Labbé

« La politique c’est l’art de rendre possible ce qui est nécessaire »

Cette citation de l’Abbé Pierre matrice l’action du sénateur, qui en fait une doctrine. Assumer de rêver, se donner les moyens de transformer ces rêves en réalité. Première étape, les pesticides. Ils sont présents dans l’ensemble de notre environnement, dans nos logements comme à l’extérieur. Le plus souvent ce sont des produits chimiques qui visent à éliminer une espèce vivante comme une « mauvaise herbe », un insecte ou un champignon. D’autres peuvent s’attaquer à des rongeurs, ou des oiseaux… Ils se diffusent donc par de nombreux canaux et polluent l’air, l’eau, empoisonnent les espèces animales et végétales, et finissent souvent dans nos assiettes.

Les pesticides représentent donc un danger majeur pour notre santé et celle de la planète.

C’est ce constat qui pousse le sénateur écologiste à utiliser son mandat pour braquer les projecteurs sur ces produits et parvenir à les faire interdire. Il espère pouvoir s’appuyer sur son expérience de terrain. Maire de la commune de Saint-Nolff de 1995 à 2014, il y a fait la démonstration de la possibilité d’un territoire « zéro-phyto », démarche qui, entre autres, valut à cette commune de 3 887 âmes d’être désignée « Capitale française de la biodiversité 2012 » pour les petites villes de 2 000 à 20 000 habitant·es.

L’obligation d’avancer.

Joël Labbé participe dès son élection à une mission commune d’information au Sénat sur l’impact des pesticides sur la santé et l’environnement. Désigné vice-président de la mission, il s’investit fortement dans la rédaction du rapport qui va la conclure.

C’est ce qu’il aura fallu pour produire le rapport

🗃🔓 Consulter le rapport d’information de la Mission commune d’informationsur les pesticides et leur impact sur la santé et l’environnement

Le rapport aboutira à une centaine de recommandations, adoptées à l’unanimité par la mission, concernant aussi bien les industriels, les agences d’évaluation, les coopératives et le négoce, les agriculteurs et agricultrices, les professionnel·es de la santé, les collectivités territoriales que les particuliers et proposant des solutions pour améliorer notamment la procédure d’autorisation de mise sur le marché des pesticides, la vigilance sanitaire, ainsi que la recherche, la formation et l’information relatives à ces produits et à leurs impacts sur la santé.

🗃🔓 Découvrir les recommandations

Fort de cette première étape, le sénateur ne s’en contente pas et poursuit sa route. Il lance en partenariat avec la Fondation de l’Écologie politique, une consultation sur Parlement-et-Citoyens.fr afin de co-élaborer avec les citoyen·es une proposition de loi visant à interdire l’usage non agricole des pesticides sur le territoire national. L’enjeu est de rendre impossible la vente des pesticides aux particuliers et d’en interdire l’usage dans les lieux publics.

🗃🔓 Retrouver tous les éléments de la concertation « Interdire l’usage non-agricole des pesticides sur le territoire national » lancée par Joël Labbé le 19 juin 2013

La concertation citoyenne est un succès

Après un premier vote du Sénat, le 23 janvier 2014, l’Assemblée nationale adopte définitivement la loi « visant à mieux encadrer l’utilisation des produits phytosanitaires sur le territoire national », dite loi Labbé.

🗃🔓 Lire la loi visant à mieux encadrer l’utilisation des produits phytosanitaires sur le territoire national

Août 2015. Débat majeur pour le pays et sujet central pour les écologistes la Loi de transition énergétique pour la croissance verte termine sa route au parlement. Outre l’augmentation du prix du carbone et l’obligation de rénovation énergétique de certains logements, la loi revient sur les dates d’application des mesures de la loi Labbé.

Ainsi, avec le soutien de Ségolène Royal, la date d’entrée en vigueur de l’interdiction des produits phytosanitaires est avancée à 2017 au lieu de 2020 pour les collectivités territoriales et à 2019 au lieu de 2022 pour les particuliers, assortie d’une interdiction de la vente libre aux particuliers dès 2017 (ils seront désormais conservés dans une armoire fermée et feront l’objet d’un conseil obligatoire par le magasin).

🔍 👀 Avec l’interdiction de l’usage des pesticides sur les espaces publics depuis le 1er janvier 2017, l’interdiction de vente aux particuliers en 2019, et l’interdiction des pesticides néonicotinoïdes en agriculture en 2018, la France est aujourd’hui précurseur en Europe dans le combat contre les produits phytosanitaires.

Les lobbies résistent, Joël Labbé ne renonce pas.

Le 4 février 2015, lorsque cet ancien maire, militant depuis l’âge de 25 ans, monte à la tribune pour défendre sa résolution réclamant un moratoire européen sur l’ensemble des pesticides néonicotinoïdes, il sait que le vote sera probablement négatif. Pourtant, il a travaillé son intervention, affuté ses arguments, et nourrit encore l’espoir de parvenir à convaincre ses collègues. Plus les minutes défilent plus il sent que l’état d’esprit de l’auditoire n’est pas à la sincérité. Les lobbies des pesticides ont fait leur travail, beaucoup des sénateurs et sénatrices présent·es ne souhaitent pas se laisser convaincre. Certains vont même jusqu’à ricaner et perturber l’intervention. Joël Labbé voit rouge, il ne supporte plus l’hypocrisie de la situation. En guise de protestation, il interrompt son propos, retire sa cravate (qui est obligatoire pour tous les hommes présents dans l’hémicycle) et quitte la tribune.

Joël Labbé au Sénat, sur la résolution 643, réclamant un moratoire européen sur l’ensemble des pesticides néonicotinoïdes, dans laquelle il retire sa cravate par contestation du mépris dont il fait l’objet

Ce geste d’humeur, immédiatement regretté, fera finalement beaucoup parler de son combat et bousculera les consciences. Ainsi, deux ans plus tard, la mesure est intégrée dans la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages.

🗃🔓 Lire la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages

🔍 👀 Partout où il y a des décideurs et des décideuses politiques, les lobbies sont présents. Leur mission ? Influencer les décisions publiques pour servir des intérêts privés. Les sénateurs, sénatrices et tout leur entourage sont des cibles privilégiées.
Le poids des lobbies

Deux ans plus tard, en avril 2017, le Sénat adopte une proposition de résolution, déposée par le groupe écologiste et portée par Joël Labbé, appelant les États de l’Union européenne à interdire les usages non agricoles des pesticides chimiques. Soutenu par le ministre de l’Écologie, Nicolas Hulot, le texte est adopté à l’unanimité.

« Il faut profiter de la dynamique française pour influer sur l’Europe, et promouvoir l’adoption d’une réglementation ambitieuse concernant les pesticides… »

La bataille de Joël Labbé pour l’agroécologie et l’écologie en général ne s’arrête pas à la question des pesticides — comme lorsqu’il pose une question d’actualité au gouvernement sur les néonicotinoïdes en 2014, ou qu’il pose une question écrite en 2016 concernant les orientations politiques du programme international « 4 pour 1 000 » –, mais celle-ci est emblématique du travail accompli durant de nombreuses années.

🗃🔓 Lire la question d’actualité au gouvernement au sujet des néonicotinoïdes

🗃🔓 Lire la question écrite concernant les orientations politiques du programme international « 4 pour 1 000 »

Fort de son expérience locale, de la mise en place d’alternatives, de la mobilisation de la population pour soutenir ses projets, l’élu n’a pas renoncé face aux lobbies pourtant si puissants dans ce domaine.

Les étapes ont été franchies les unes après les autres et désormais, grâce à cette détermination et au soutien de tout un groupe politique, la terre, l’air, l’eau et nos assiettes vont progressivement se débarrasser des pesticides, au moins en France.